La Silicon Valley a pendant longtemps représenté l’avenir et le progrès. Or, depuis quelques années, la philosophie hippie originale a laissé place à plus de pragmatisme, jusqu’à embrasser ouvertement des idées proches de l'extreme droite américaine. Mais que s’est-il passé ?
Le mythe originel du garage
La Silicon Valley s’appelle ainsi parce qu’elle a accueilli la naissance des microprocesseurs utilisant de la silice, silicon en anglais. Cette région de Californie, au sud-est de San Francisco, a longtemps été connue pour son agriculture. Steve Jobs se rappelle d’ailleurs avoir grandi entouré de champs de pommiers et d’arbres fruitiers de tout genre, qu’il essaiera de recréer dans l’Apple Park.
Puis, de nombreuses entreprises ont commencé à révolutionner leur marché. En commençant par HP qui est à l'origine du mythe de l’inventeur dans son garage. Un mythe qui sera perpétué par Apple avec son propre garage dans lequel seront assemblés les premiers Apple I. D’ailleurs, Didier avait fait une vidéo intéressante où il nous avait présenté ses deux garages historiques.
Depuis, il est presque devenu obligatoire pour toute entreprise de la Silicon Valley d’avoir une histoire qui commence dans un garage. C’est ce qu’a essayé de nous faire croire aussi Google (alors que les premiers serveurs étaient au sein de l’université de Stanford) et Facebook (dont les premiers locaux étaient une maison louée, avec piscine).
Le garage des parents de Steve Jobs.
La philosophie maîtresse de la Silicon Valley était directement issue d’un magazine, le Whole Earth Catalog, qui a marqué toute une génération, notamment Steve Jobs. Créé par Stewart Brand, hippie inclassable, ce catalogue était un fourre-tout génial qui prônait la démocratisation de la technologie. Toute cette contre-culture sera le terreau sur lequel naîtra le monde de l’ordinateur personnel, que ce soit par les génies du Xerox PARC, des hippies aux cheveux gras d’Apple, en passant par tous les participants du Homebrew Computer Club.
Même s’ils étaient tous différents, ces précurseurs de l’informatique moderne considéraient que la technologie devait être utilisée pour le bien de l’humanité. Et que la démocratisation des technologies, notamment de l’informatique, permettrait aux personnes de se libérer des différentes tyrannies. N'oublions pas que les États-Unis sortaient de la présidence Nixon marquée par les nombreux scandales de surveillance, alors que l'adversaire soviétique faisait encore peur.
Le virage en 2016
Nous avions donc une Silicon Valley plutôt libérale, très majoritairement démocrate, issue de la contre-culture et des mouvements hippies. Cela est à comparer avec une culture entrepreneuriale beaucoup plus classique, proche du parti républicain, de la côte Est.
Amazon, Google, Facebook et Peter Thiel aux côtés du nouveau président Trump en 2016.
Or, depuis l’élection de Donald Trump, la Silicon Valley a rapidement tourné sa veste. Le mouvement s’est accéléré avec sa réélection. Les patrons de la tech ne se sont pas fait prier pour se prendre en photo aux côtés du nouveau président, faire des annonces sur des investissements et le louer en permanence.
Cela est allé jusqu’au ridicule, avec Tim Cook offrant au président américain, dans le bureau ovale, une babiole en or dont il raffole tant. Ainsi, les principes se sont envolés afin de faire plaisir au nouveau locataire de la Maison Blanche.
Pour d’autres, cela s’est révélé plutôt libérateur. Mark Zuckerberg a cessé d’essayer de faire croire à tout le monde qu’il était un homme qui allait faire le bien. Il assume de plus en plus son rôle de méchant dans l’histoire, tant par son discours que par son apparence. Il se voit en empereur romain, tel Auguste (qui est le prénom choisi pour l'un de ses enfants), alors qu’il est plus proche de Néron, voire de Commode.
De la contre-culture à l’extrême droite
Ce virage a ses partisans et idéologues. Parmi eux, on compte les anciens de la PayPal Mafia qui sont devenus des investisseurs et patrons incontournables. Citons Elon Musk, David Sacks mais aussi et surtout Peter Thiel. Par leurs entreprises et investissements, ils ont voulu imposer leur vision du monde.
Peter Thiel est le personnage principal de ce tournant. Investisseur de la première heure de Facebook, il a créé Palantir après avoir vendu PayPal à eBay. Si J. D. Vance est vice-président, et donc à un bretzel (ou AVC) du poste suprême, il le doit grandement au soutien (entre autres financier) de Thiel.
Les membres de la PayPal Mafia.
Pour comprendre le personnage, il faut se rendre compte que le passe-temps favori de Thiel est de faire des conférences sur l’arrivée prochaine de l’Antéchrist. Oui, vous avez bien lu : Peter Thiel pense que la menace principale de l’humanité est l’arrivée de l’Antéchrist qui, selon lui, se cache sous les traits des personnes qui veulent réguler la technologie. Il met dans ce même sac satanique Greta Thunberg, les chercheurs qui alertent sur les risques liés à l’IA et en gros tous ceux qui ne pensent pas comme lui.
Elon Musk est un exemple parfait de ce virage à 180 degrés. Il y a encore quelques années, il était le patron préféré des démocrates. En effet, il était celui qui allait sauver la planète grâce à ses voitures électriques. Aujourd’hui, il utilise des turbines à gaz pour faire tourner ses data centers et milite pour déréguler les limites sur leur pollution. Et n’oublions pas son bras droit qui a tendance à se tendre un peu tout seul…
Cette décomplexion ne se limite pas aux USA. Les géants de la tech sont de plus en plus arrangeants avec les plus grandes dictatures, notamment en Chine, si cela leur permet d’accéder à des marchés (et des usines). Tout le monde retire des applications de leur App Store si elles ne plaisent pas au régime, stockent leurs données localement pour qu'elles soient librement consultées par les services de renseignement locaux et j’en passe. Les principes s’effacent, on appelle ça le principe de réalité, mais n’est-ce pas plutôt une forme de renoncement ?
La technologie n’est plus quelque chose de positif
Depuis tout petit, j’ai été attiré par la technologie pour ses promesses. Elle devait permettre de faire des choses impossibles avant, de nous faire rêver et d’améliorer notre quotidien. Et parfois, juste d’être cool était suffisant. Mon amour de la technologie fait que je me renseigne en permanence sur les nouveautés. Cependant, depuis quelques années maintenant, cela a changé.
Le futur qui m'était promis.
Au lieu d’être un outil positif, les nouvelles technologies sont de plus en plus inquiétantes. En effet, elles sont devenues de plus en plus un outil d’oppression. Que ce soit Facebook qui laisse la désinformation gangréner ses plateformes, la surveillance de masse mise en place par des entreprises comme Flock ou encore Palantir, et j’en passe. Malheureusement, les lister toutes prendrait trop de place ici. Les mêmes outils qui devaient améliorer et simplifier notre vie deviennent des technologies pour nous ficher et nous enlever notre liberté.
Quand il y a quelques années j’aurais pu regarder les Jeux Olympiques de robots avec intérêt, ce n’est plus le cas. Il est loin le temps des combats de robots bricolés par des étudiants diffusés à la TV. Maintenant, ces robots sont développés par des grands groupes et courent plus vite, sautent plus loin et ont plus d’endurance que n’importe quel humain.
Rappelons que ce n’est que la deuxième édition des World Humanoid Robot Games. L’an dernier, le 100 mètres était bouclé en plus de 20 secondes et le saut en hauteur en dessous du mètre… Cette année, le 100 mètres passe en 9,39 secondes, soit plus rapide qu'Usain Bolt et son record de 9,58 secondes. Et le record de saut en hauteur des robots dépasse maintenant de presque 50 cm celui des humains.
Nous avons cruellement besoin des lois de la robotique. Je serais pour qu’un robot ne soit pas plus fort qu’un humain moyen, sauf pour certaines conditions comme dans le travail dans les mines.
Sérieusement, ils ont appelé leur robot de combat T800, comme le Terminator...
Un futur effrayant
Je ne peux m’empêcher d’imaginer toutes ces technologies au service des armées, qui ont à leur tête des gouvernements de plus en plus autoritaires. Une population constamment surveillée par des technologies de pointe, avec des drones et des robots qui parcourent les villes 24 heures sur 24, pour notre bien, pour notre sécurité. Et dans le même temps, de moins en moins d’emplois disponibles.
Et n’oublions pas les IA qui s’émancipent de leurs créateurs qui se rendent compte, souvent trop tard, qu’elles s’attaquent à des cibles pour les pirater ou communiquent entre elles pour s’organiser. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?
C’est à croire que les empereurs milliardaires de la tech ont lu des romans de science-fiction, mais ont choisi de faire exactement ce qu’il ne fallait pas. Ils sont en train de construire un monde à la Neuromancer au lieu de celui de Star Trek.
Et vous, est-ce que la technologie aujourd’hui vous inquiète plus qu’elle vous émerveille ?